CONTES ET LéGENDES - Jeanne de CHAVEROCHE ou LA BLONDE AUX YEUX D'OR

    En 1898 fut mise à jour une tombe où reposaient trois squelettes en parfait état de conservation. L'un d'eux était celui d'une jeune femme blonde dont la chevelure était encore intacte. Dès lors, une ancienne légende refit surface. Le propriétaire du château avait pour fille Jeanne, dont la chevelure blonde comme les blés, descendant sur les épaules, les yeux au reflet d'or profond, les lèvres pures et le teint de lis et de roses ne manquaient pas de troubler les nombreux visiteurs, seigneurs et chevaliers des pays avoisinants.

    Belle et désirable, elle ne cédait pourtant à aucune avances ou compliments de ses nombreux courtisans, n'hésitant pas quelquefois à les repousser par quelques moqueries. Néanmoins, elle cachait un secret qui, chaque nuit, quand tout le château dormait, prenait vie à l'écoute d'une romance chantée par une voix douce montant de la vallée:

    Dame dont le sourire captive pauvre cœur

    Qui souffre et n'ose dire l'excès de sa douleur

    Ah! Laisse-moi fléchir ou me faudra mourir!

    Jeanne sortait alors du château par un passage secret et se retrouvait bientôt dans les bras du ménestrel Raoul de Montcombroux. L'amour fou qui les unissait fit jurer à Jeanne que jamais elle n'appartiendrait à un autre homme. Mais la guerre les sépara pourtant, et pour longtemps.

    Les deux premières années virent le teint de Jeanne devenir pâle, et un cercle de bistre estomper ses yeux. Le pire fut qu'aucunes nouvelles de son bien-aimé ne lui parvinrent. En plus de son inquiétude, elle devait faire face aux multiples assauts de son père qui la pressait de choisir un époux.

    Une année supplémentaire passa. Le père, lassé de l'intransigeance de sa fille, ne cessa alors de la menacer des pires maux si elle ne prenait pas pour époux son cousin Guillaume de Jaligny, grand chasseur et gros buveur. Epuisée, Jeanne finit par accepter. Et trois nouvelles années s'écoulèrent encore. Mais une nuit.............

    Dame dont le sourire captive pauvre cœur

    Qui souffre et n'ose dire l'excès de sa douleur

    Ah! Laisse-moi fléchir ou me faudra mourir!

    C'était Raoul qui revenait demander la main de celle qu'il n'avait jamais oublié. Au son de sa voix, Jeanne trembla si fort qu'elle en réveilla son mari. D'abord surpris, Guillaume entra dans une colère noire à l'écoute de cette chanson d'amour! Il s'habilla en hâte, saisit son épée et sortit précipitamment. Quelques minutes plus tard, des cris et des jurons se firent entendre sur toute la commune.

    Affolée, Jeanne s'élança à demie-nue à l'extérieur de l'enceinte en hurlant le prénom de son amant.Et elle retrouva son cadavre, enlacé avec celui de son époux dans une dernière et mortelle étreinte.Ivre de douleur et de chagrin, elle prit la tête de Raoul entre ses mains et couvrit son masque mortuaire de baisers. Puis elle se releva en tirant le poignard de son amant, et se le plongea par deux fois dans la poitrine.

    Le lendemain, à la découverte de la scène macabre, on ne put séparer Guillaume de Raoul tant leurs corps s'étreignaient sauvagement. Ils furent enterrés, ainsi que Jeanne, dans une même tombe creusée sous le chœur de l'église. Sur le lieu où se déroula le drame, on érigea une haute croix de pierre, et il paraît que, encore de nos jours, par les longues nuits d'automne, on entend parfois un couplet plaintif suivi de cris déchirants. C'est Jeanne qui répond à la chanson de Raoul de Montcombroux.