diou: l' abbaye de SEPT-FONS

    Il est arrivé que le monastère subisse de ce qui devait assurer sa prospérité, et profita de ce qui pouvait consommer sa perte. Trois dates peuvent résumer l'histoire de Sept-Fons. 1132, année de fondation, suivie de cinq siècles de vie cachée. 1663, année de la Réforme, suivie d'une période de prospérité. 1845, année de la Restauration, après un demi-siècle d'abandon et de ruine, tristes conséquences de la tourmente révolutionnaire.

    1131. L'Ordre de Cîteaux, fondé trente-trois ans auparavant, a pris, sous l'impulsion de Saint-Bernard, un prodigieux essor. Les premiers moines de Sept-Fons plantent la croix rituelle, et commencent à s'installer le 25 avril 1132, puis le reste de la communauté arrive le 18 octobre. Le lieu n'a pourtant rien d'un paradis: "de méchants terrains et des landes marécageuses entourés de sombres bois où rôdent les bêtes sauvages. L'endroit est malsain". A force de volonté, de courage, et de travail, ce désert ne tarde pas à être habitable et parfaitement salubre. Cinq siècles durant, la vie cistercienne s'épanouit à l'abbaye, solennellement approuvée par Adrien IV en 1158, et par Alexandre III, six ans plus tard.

    Les guerres ont constitué un grave péril. Dès 1341, a lieu la guerre de Cent ans. Après la bataille de Poitiers, en 1356, des bandes de soudards se répandent à travers la France, vivant de rapines et de pillages. Toute la région de Dompierre tombe sous la domination des Anglais, qui s'établissent au château de Beauvoir. Puis, au XVème siècle, les luttes sanglantes entre Armagnacs et Bourguignons, puis entre Louis XI et Charles le Téméraire assombrissent l'avenir de l'Abbaye. On se bat jusque dans l'enclos du monastère, comme en témoignent la quantité des ossements et la nature des pièces de monnaie découverts lors d'ouvrages de fondations. Des brigands n'hésitèrent d'ailleurs pas à mettre le feu aux bâtiments, et à dérober tout ce qui était transportable. Mais, grâce aux labeurs des moines, l'Abbaye renaitra de ses cendres.

    En 1663, en plus des trois bâtiments originaux (celui des religieux, l'abbatiale, et la maison du fermier), de nouvelles constructions apparurent, ainsi que de vastes jardins. Le 18 septembre 1757, la gérance de l'Abbaye est confiée à Dom Jalloutz, qui va laisser son empreinte indélébile dans l'histoire du monastère. Le Roi l'autorise en 1760 à exploiter les bois de l'Abbaye, ce qui lui permettra de construire la charpente des nouveaux bâtiments. L'année suivante, l'évêque de Langres, lui offre le prieuré déchu de Val de Saint-Lieu avec ses dépendances, ses droits et ses revenus. L'action de Dom Jalloutz  peut se résumer dans un courrier qu'il envoya en 1768 à Monseigneur de la Motte, évêque d'Amiens:

    "La misère dure en ce pays depuis plus de deux ans. Je compte que ce que Sept-Fons a donné l'an dernier de diverses manières passe, par la cherté des denrées dans ce pays, 7 à 8.000 livres au moins: c'est la moitié de notre revenu. Cependant, nous ne manquons de rien, nous continuons de faire nos réparations et nous sommes en état de supporter des pertes... Je dis souvent à nos religieux que, tant que nous servirons Dieu de tout notre coeur, nous aurons même les choses de la vie au delà de nos besoins".

    Dom Jalloutz décède le 26 mai 1788, un peu plus d'un an avant la révolution, qui sera fatale à l'Abbaye. En effet, le 20 avril 1791, le directoire du Donjon fixa les dates où l'on mettra en adjudication le mobilier, puis les immeubles de l'Abbaye. Les moines furent expulsés, et une partie d'entre eux subirent la torture des pontons. D'autres furent condamnés à de la prison, persécutés, ou pire encore, envoyés en exil sur le vaisseau "Les Deux Associés". Puis vint le temps du pillage, les tristes enchères, les ventes successives, le morcellement des terres, l'usurpation des habitations. Et, pendant plus d'un demi-siècle, la désolation plana sur le monastère désaffecté.

    En 1844, apprenant que l'Abbaye est en vente, Dom Stanislas tente de racheter l'édifice. Un an d'humiliations, de discussions vaines, de démarches fastueuses ne sont pas venues à bout du courage de cet homme qui, au final, parviendra à ses fins. Le 18 octobre 1845, l'Abbaye recommença à vivre.

    Mais dans quel environnement se trouve ce monastère, et quelle est l'origine de son nom? Les vastes  et imposantes constructions du monastère se dressent dans une petite plaine, dont l'horizon est fermé par des coteaux disposés en demi-cercle, et par la chaîne de collines qui domine la Loire. L'édifice est protégé par une vaste ceinture de murs, renfermant cultures agricoles, jardins, vignes et vergers. Cinq tours rondes au toit pointu flanquent les angles, et donnent à ces murailles l'aspect d'une enceinte féodale, protection contre les bandes de brigands qui infestaient la région avant la révolution.

    Quelques mots sur le nom, Sept-Fons, ou plus exactement, Notre-Dame de Saint-Lieu-Sept-Fons. Notre-Dame, car toutes les maisons de Cîteaux sont sous le patronage de Notre-Dame. Saint-Lieu, nom où la poésie se joint à la gravité, un de ces noms comme savaient autrefois en trouver les moines. Sept-Fons, en latin "ad septem fontes", c'est-à-dire les sept sources. Auparavant, le domaine du monastère était beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui, et les sept sources découvertes sur les lieux, rappellaient l'action invisible des sept dons du Saint-Esprit sur l'âme des moines.

    La sainte Vierge, ses deux mains tendues dans un geste d'accueil et de bienvenue, domine le visiteur, lorsque celui-ci passe par la porte donnant accès à la cour. Une prière est écrite à ses pieds: "Ad nos flecte oculos, dulcissima Virgo Maria, et defende tuam, diva patrona, domum", soit "Abaissez les yeux sur nous, très douce Vierge Marie, et protégez votre maison, céleste patronne".

    L'église, bâtiment en pierre jaunâtre, est l'oeuvre de Dom Jalloutz, et date de la seconde moitié du XVIIIème siècle. La façade est, avec une travée, tout ce qui subsiste de l'église d'avant la révolution. Celle-ci est classique de l'époque, avec ses colonnes, ses pilastres, ses ornements géométriques en relief léger. Les moines d'aujourd'hui chantent les louanges de Dieu à l'endroit même où, pendant des siècles, les ont chantées les moines d'autrefois. Comme toutes les églises monastiques, celle de Sept-Fons est divisée en trois parties: le choeur des frères, le choeur des pères, séparé du choeur des frères par un jubé; et le sanctuaire, appelé presbytère chez les Cisterciens.

    A l'entrée du choeur, sous une dalle en marbre noir, repose Dom Eustache de Beaufort, réformateur de Sept-Fons, mort en 1709, qui avait voulu, par humilité, être enterré sous la gouttière du sanctuaire. Dom Stanislas Lapierre le fit placer ici en 1856. De chaque côté du choeur, se dressent les longues boiseries des stalles et, devant elles, sur le pupitre continu appelé les formes, sont placés les livres de choeur, grands in-folios où est noté le chant traditionnel de Cîteaux. Trois sortes de livres se distinguent: le psautier, contenant surtout les psaumes et les hymnes; l'antiphonaire, pour les antiennes des divers offices et les répons de matines; et le graduel, réservé aux chants de la messe.

    Le cloître est composé de quatre galeries couvertes, disposées en carré autour d'une cour intérieure, et  a toujours été un des centres de la vie monastique. Une des salles qui s'ouvrent sur ce dernier est le chapitre des frères. La salle capitulaire était au XVIIIème siècle un réfectoire, salle vaste et solide comme savaient en bâtir les moines avant la révolution. Lieu de délibération, c'est également un lieu où sont données les instructions, et où s'exercent l'autorité de la règle et des supérieurs. Le chapitre sert aussi de salle de lecture et d'étude. Les murs sont garnis d'étagères remplies de livres. C'est, avec l'office divin et le travail manuel, un des trois exercices qui se partagent la vie du moine.

    L'auditorium, ou grand parloir, est la pièce où le supérieur assigne à chacun son travail, et où il entend les religieux qui ont quelques mots à lui dire ou quelque permission à lui demander. De son côté, le dortoir est une longue galerie où, des deux côtés, un cloisonnement à mi-hauteur découpe les alcôves uniformes. L'entrée de chaque petite cellule est fermée par un rideau. Le lit est très simple: deux planches reposant  à chaque extrémité sur une saillie du mur. Par la lecture pendant le repas, pris au réfectoire, les moines reçoivent la nourriture de l'âme en même temps que celle du corps.

    Lorsque les Cisterciens revinrent à Sept-Fons, en 1845, comme pour marquer la continuité de la tradition monastique toujours vivante, ils rebâtirent l'église à l'emplacement qu'elle occupait autrefois, et recommencèrent à ensevelir leurs morts à l'endroit où se trouvait le cimetière avant la ,révolution. Les tombes sont alignées à l'ombre de grands arbres. chacune d'elles porte le nom de religion du défunt et trois dates: la data de la naissance, celle de la profession, et celle de la mort. Au milieu, dans un enclos spécial, reposent les abbés.

    Mais, au final, qu'est-ce qu'un Trappiste? Et bien, c'est un moine qui prétend suivre loyalement et intégralement, dans son esprit et sa lettre, la Règle de saint Benoît....., un moine dont l'âme doit s'inspirer de l'esprit de saint Bernard et dont la vie extérieure se modèle sur les usages établis par les fondateurs de Cîteaux".  Deux points austères peuvent déconcertés tout être humain rompu à une vie sociétale "normale": le silence, et l'abstinence perpétuelle avec le jeûne prolongé.

    On a appelé la Trappe la maison du grand silence. La Règle prescrit le silence. L'Imitation affirme que l'âme dévote ne progresse que dans le silence et le calme (in silentio et quiete). Le cistercien est par vocation un contemplatif; vivre avec Dieu, peupler sa vie de Dieu, se remplir de l'idée de Dieu. C'est son but essentiel, celui que la Règle lui propose puisqu'elle veut qu'on n'accepte au noviciat que celui qui cherche Dieu. Le silence favorise le recueillement qui maintient  l'âme dans l'union avec Dieu..

    Le jeûne est de règle tous les jours d'hiver, du 14 septembre à Pâques, à l'exception des dimanches et des jours de fêtes solennelles. Il est, de plus, imposé les mercredis et vendredis d'été en dehors du temps pascal. L'abstinence exclut la viande, l'assaisonnement à la graisse, le poisson, et les oeufs.

    Monsieur l'abbé Lamy lors d'une conférence donnée pour le 800ème anniversaire de la fondation de Sept-Fons, le 19 septembre 1932, conclut son intervention par ses mots: "pour vivre à la Trappe, il faut évidemment un minimum de résistance physique; mais la question de santé est rarement un obstacle. ce qu'il faut surtout, c'est un grand idéal devant les yeux, un grand amour au coeur, une grande ambition, celle de se dévouer pour Dieu, de vouloir, à force d'aimer, lui ressembler jusqu'à la croix inclusivement. A cette condition, on est heureux à la Trappe".