contes et légendes de vieure

    charles de vieure

    Le bourg de Vieure présentait une certaine importance au Moyen-âge. Il était entouré d'un mur d'enceinte, dont les derniers débris ont disparu depuis longtemps, et abritait une communauté de Bénédictins réunie depuis à celle de Paray-le-Monial. Plusieurs châteaux se trouvent aux environs de Vieure, notamment celui de La Chaussière, ancienne demeure de plaisance des ducs de Bourbon. Le connétable de Bourbon y passa une partie de sa jeunesse sous la tutelle d'Anne de Beaujeu qui devait plus tard lui faire épouser sa fille Suzanne de Bourbon.

    En 1418, La Chaussière était le siège d'une importante châtellenie qui avait pour capitaine Ptolémée Coran. Il y avait dans la cour du château une chapelle sous le vocable de sainte Geneviève. On y remarquait un tableau représentant saint Luc peignant le portrait de la sainte Vierge et de l'Enfant Jésus jouant avec un chapelet. Selon la légende, le sire de Bourbon avait emporté ce tableau en Egypte lors de la dernière croisade, et toute l'armée entendait la messe devant lui. Comme le bois était entièrement vermoulu, en 1870, la peinture a été marouflée sur toile, et le tableau ainsi restauré fut transporté dans l'église de Vieure où on peut le voir encore de nos jours.

    On voyait encore, dans la chapelle de sainte Geneviève, un énorme fémur long de 23 pouces, qui était suspendu à la voûte du choeur par une chaîne de fer. C'était, disait-on, le fémur d'un géant qu'un seigneur de La Chaussière avait vaincu en combat singulier. En voici le récit.

    Au XIVème siècle, pendant que le bon duc Louis II de Bourbon était prisonnier en Angleterre, Duguesclin, accompagné du fils de Louis II, Jean de Bourbon, alla en Espagne châtier Pierre le Cruel, roi de Castille qui, marié à Blanche, fille de Louis II, avait fait périr cette princesse avec plusieurs membres de sa propre famille. Le misérable fut tué à la bataille de Monteil en 1369. Charles de Vieure, seigneur de La Chaussière, prit part à cette guerre avec les gens du Bourbonnais. C'était un homme de 25 ans, d'une force et d'une adresse remarquables que rien n'épouvantait et qui recherchait avec joie les aventures les plus périlleuses. Non loin des Pyrénées, il arriva un soir près d'un magnifique château où il entra. Il fut reçu gracieusement par la châtelaine, belle jeune fille qui paraissait 20 ans et répondait au nom de Martha.

    Avec empressement, elle invita le chevalier à dîner et lui offrit tout ce qui pourrait le réconforter, mais lui déclara qu'elle ne pouvait lui permettre de coucher au château. Elle lui apprit qu'elle était orpheline depuis longtemps. Après la mort de sa mère, son père avait disparu une nuit et, depuis, tous ceux qui s'étaient aventurés à coucher dans le château avaient disparu sans laisser aucune trace. Dès lors, personne ne s'avisait plus d'y passer la nuit. Elle -même habitait le château pendant le jour, mais se retirait la nuit dans une maison voisine où elle invita le chevalier à venir se reposer.

    Charles de Vieure répondit avec courtoisie qu'il la remerciait de son offre et de ses bons conseils, mais qu'il aurait toute sa vie regret mortel de ne pas tenter si singulière aventure. Aussi, il préférait affronter de suite la mort en passant la nuit au château avec sa permission. Malgré les larmes et les prières de la jeune femme, Charles demeura inébranlable dans sa résolution, heureux de combattre, s'il le fallait, pour éclaircir le mystère. Le château se trouvant dans la montagne, on alluma un grand feu dans la chambre où il devait passer la nuit. Le chevalier regagna son appartement et s'étendit tout armé devant le foyer dans un immense fauteuil.

    Pendant de longues heures, il ne vit rien venir et commençait à croire en une plaisanterie quand vers minuit, une porte s'ouvrit brusquement, et un homme d'une taille gigantesque et d'aspect farouche apparut. Le chevalier était déjà sur pied, l'épée à la main. Alors commença un vrai combat de géants. Mais bientôt, malgré son courage et son sang-froid, Charles sentit ses forces faiblir, et se demanda s'il n'allait pas lui aussi être la victime du monstre. Il pensa alors à sainte Geneviève qui avait fait reculer Attila, et fit un voeu à la patronne de sa chapelle.

    Plus calme, il eut recours à la ruse. Avec une adresse et une célérité prodigieuse, il recula jusqu'au foyer brûlant. Croyant à sa fuite, le géant le poursuivit avec impétuosité. Charles saisit alors un tison enflammé et le lança avec violence à la figure de son adversaire. Ce dernier recula brusquement et, aveuglé par la fumée, heurta la tête contre la cheminée si violemment qu'il chancela et demeura étourdi. Sans perdre un instant, Charles se précipite et le transperce de son épée.

    Mortellement blessé, le géant tomba comme une masse. Avant de mourir, il raconta à son vainqueur que, membre d'une bande de voleurs, il était chargé de chasser les indiscrets du château où ils entassaient le produit de leurs rapines, et lui indique où se trouvait le trésor ainsi amassé. Charles de Vieure rapporta trois choses de ce château des Pyrénées: la jeune et belle Martha qu'il épousa, le trésor des bandits, et enfin le fémur du géant qu'en accomplissement de son voeu, il suspendit dans le choeur de la chapelle de sainte Geneviève de La Chaussière, à côté d'un autre os rapporté des Lieux Saints par les Croisés.

    loyse de la salle

    Le château de La Salle avait deux superbes tours couronnées de créneaux et de mâchicoulis. L'une d'elles a été trois fois frappée par la foudre et rebâtie trois fois. Transformée en chapelle, la tour existe encore de nos jours. Dans cette tour, il s'est passé des choses terribles. Le comte de Montguyon, cousin du seigneur de La Salle, avait eu une jeunesse peu exemplaire et, quand il partit pour la croisade, on dit qu'il avait la conscience bourrelée de remords. Il se battit d'abord avec une bravoure digne d'éloges puis, s'étant laissé prendre par les infidèles, il profita de sa captivité pour se faire initier à tous les secrets de la magie orientale. C'est vraisemblablement à cette époque qu'il contracta avec le diable un de ses pactes qui finissent toujours par des catastrophes.

    Quand le chevalier revint en France, il trouva, légitimement installé dans le castel de ses aïeux, son frère aîné qui lui donna l'apanage auquel il avait droit. Montguyon dissipa rapidement sa fortune et vint demander l'hospitalité à son parent, le sire de La Salle. Ce dernier, qui était très bon, l'accueillit volontiers dans sa demeure. Veuf depuis quelques années, le châtelain de La Salle avait mis toutes ses affections, toutes ses espérances dans sa fille Loyse, 18 ans, belle blonde dont on admirait les yeux bleus et l'ondoyante chevelure. Déjà, les plus brillants seigneurs des environs la recherchaient en mariage et se disputaient sa main.

    Montguyon avait passé la cinquantaine. Il était chauve, la barbe grisonnante et son visage, bronzé par le soleil, présentait encore de beaux traits. Mais les rides s'y croisaient avec les cicatrices, et sous chacun de ses épais sourcils, se cachait un oeil noir d'où partaient des lueurs fauves et des regards fascinateurs. Du reste, c'était toujours un très fier chevalier, plein de vivacité et de distinction. Au combat, on le remarquait à son armure et à son casque noir orné d'un éclatant panache rouge. Il ne tarda pas à s'éprendre de la belle Loyse. Mais ce n'était pas par les moyens ordinaires qu'il voulait arriver à la séduction. L'Orient lui avait enseigné d'autres artifices.

    Peu à peu, on voyait disparaître les fraîches couleurs de la belle Loyse. La pâleur envahissait son visage, la douleur cernait ses grands yeux. Les myres reconnurent de suite la nature de son mal. Ils déclarèrent au père que tous les élixirs étaient inutiles, toutes les thériaques impuissantes. Il n'y avait qu'un seul remède, c'était de la marier à celui qu'elle aimait. Le seigneur de La Salle fut plus que surpris quand il apprit que l'objet d'une si ardente passion chez une fille de 18 ans, c'était Montguyon, ce balafré à barbe grise. Enfin, comme les guérisseurs insistaient, et que le père ne voulait pas voir mourir sa fille, il donna son consentement, la rage au coeur et le désespoir dans l'âme.

    Quand quelques temps après, le chapelain, dans l'église du château, bénissait cette union disproportionnée. La cérémonie était près de finir, au moment où l'époux allait passer l'anneau nuptial au doigt de sa fiancée, un formidable coup de tonnerre retentit. Les flambeaux s'éteignirent et la mariée, blancje comme une colombe, tomba morte aux pieds du prêtre, enveloppée de son voile comme d'un linceul.

    On transporta dans la tour habitée par Montguyon le corps inanimé de la jeune Loyse. Mais le soir, à minuit, un violent orage bouleversant la contrée, le feu du ciel tomba sur cette tour et l'embrasa. Le lendemain, on ne trouva plus aucune trace de l'époux, ni de l'épouse. Ils avaient disparu à jamais. Le seigneur de La Salle mourut de chagrin et, quelques années après, ses héritiers reconstruisirent le donjon, mais trois fois de suite, la foudre le jeta à bas. Le feu du ciel ne cessa de s'acharner sur cette tour maudite jusqu'au jour où ses possesseurs la purifièrent en y installant une chapelle.