contes et légendes: saint-léopardin

    Pendant la guerre de Cent Ans, Saint-Léopardin-d'Augy constituait un observatoire admirablement situé d'où l'on pouvait surveiller une grande étendue de l'Allier et tout le pays avoisinant. Aussi, de très bonne heure, les sires de Bourbon tinrent à s'en assurer la possession. Dès le XIème siècle, Archambaud II traite avec le prieur et lui concède un droit d'usage sur la forêt de Bagnolet dont il venait de s'emparer. Quelques années après, le sire conclut une véritable association avec le monastère de Saint-Léopardin: des fortifications et une tour de guetteur doivent être élevées à frais communs par Archambaud et le monastère. En cas de guerre, le prieur doit placer en permanence dans cette tour un guetteur, et la nourriture de ce guetteur sera payée par le sire de Bourbon. Grâce à ces sages précautions, le prieuré de Saint-Léopardin ne fut jamais pris lors des incursions des Anglais ou des routiers.

    Léopardin quitta un jour le monastère de Mirandense où on lui avait appris à lire et à entendre les livres saints. Il descendit le long de la Sioule, puis de l'Allier, se dirigeant vers la grande forêt qui, aux confins du Bourbonnais et du Berri, occupait toute la région comprise entre le Cher et l'Allier. N'emportant qu'une bêche et une hache, il s'enfonça dans une profonde forêt, s'écarta de la seule route frayée dans cette solitude, et se dirigea vers les lieux les plus déserts fréquentés seulement par les loups, les sangliers et autres animaux sauvages. Un soir qu'il était poursuivi par plusieurs loups, il monta sur une pierre qui se trouvait là. Aussitôt, la pierre s'éleva et les loups ne purent atteindre Léopardin. Ils laissèrent seulement sur la pierre miraculeuse l'empreinte de leurs pattes que l'on peut voir encore aujourd'hui aux environs du hameau de Colombaraud. Accablé de fatigue et d'émotion, Léopardin s'endormit sur cette pierre.

    Le lendemain, il gravit une petite colline, près d'une vallée entourée de bois noirs presque impénétrables. Séduit par la solitude et l'aspect sauvage du site, il pensa que c'était le lieu où il devait rester, comme dans un repos, pour le reste de sa vie. Il s'arrêta et ficha en terre le bâton qui lui servait de soutien. L'eau jaillit et coula comme une source abondante. Rempli de joie, le saint apaisa l'ardeur de sa soif et se bâtit près de là une cabane et un petit oratoire. On discute sur l'endroit exact où il s'arrêta ainsi. Certains pensent que c'est près de Couleuvre ou de Coudron, mais il est plus vraisemblable que c'est près de Saint-Léopardin-d'Augy qui a mieux conservé son nom et son souvenir. Dans tous les cas, Léopardin vécut plusieurs années dans sa hutte de branchages, où il connut la douceur de la contemplation et du silence, complètement affranchi des lois habituelles de la vie, se nourrissant que de fruits sauvages et d'eau dans laquelle il délayait un peu de miel.

    Le bon ermite aimait les animaux d'une affection particulière et vivait dans la familiarité des bêtes les plus sauvages, qui venaient se désaltérer à sa fontaine et se laissaient caresser par lui sans chercher à fuir ou à mordre. Quand il se promenait, les oiseaux voletant autour de lui se perchaient sur sa tête et ses épaules. Cependant, Léopardin ne réussit pas à rester inconnu dans sa solitude. Les rares habitants de la forêt venaient voir cet homme si différent des autres. On lui amenait des malades, surtout des enfants, et il les guérissait par une puissance en quelque sorte naturelle qui émanait de lui. Beaucoup de ceux qui l'approchaient prenaient le monde en dégoût et désiraient finir, comme lui, leur vie dans la contemplation. Ces disciples devinrent si nombreux que, malgré sa répugnance, Léopardin résolut de fonder un monastère. Il les emmena à quelque distance de sa vallée, en un endroit bien exposé où il établit une abbaye dont il ne voulu pas en être l'abbé.

    Parmi ses disciples, se trouvait un riche propriétaire nommé Ardéus, qui lui proposa de lui céder un fonds de terre considérable où se trouvait déjà un oratoire, pour qu'il y bâtit le nouveau monastère, et que les moines pussent y vivre. Blitilde, épouse d'Ardéus, femme très méchante et très cupide, grandement gênée de cette largesse, s'en vint trouver Léopardin, lui reprocha d'avoir obtenu cette donation par des artifices déloyaux et menace du châtiment éternel, et finit par en demander la restitution. Le bon Léopardin, dans la simplicité de son âme, après quelques explications, rétorqua que cette donation lui appartenait légitimement. Blitilde se retira fort courroucée et, n'y tenant plus, chargea quatre de ses serviteurs de tuer le saint prêtre. Une première tentative échoua. Malgré ses horribles blessures, Léopardin guérit par miracle. La mauvaise femme, irritée de cet échec, força une nouvelle fois ses serviteurs d'aller assaillir son ennemi.

    Les assassins rencontrèrent, près de l'étang des Saules, saint Léopardin qui revenait de Couleuvre et lui tranchèrent la tête d'un seul coup de hache, puis ils creusèrent une fosse profonde et y enfouirent son corps. Mais des paysans qui avaient conduit là leurs troupeaux furent surpris de voir que leurs bêtes, au lieu de manger, se tenaient immobiles, comme paralysées par la peur. Ils regardent et aperçoivent deux flambeaux dont la flamme était agitée par le vent, et, entre deux les deux lumières, une main coupée! Le bruit de ce prodige se répand aussitôt, les meurtriers s'effraient, et retirent de la terre le corps du saint et, pour qu'on ne puisse le découvrir, l'enferment dans un tonneau avec de grosses pierres et le jettent dans l'Allier. Mais, la nuit suivante, Léopardin apparut en songe à un de ses disciples et lui dit: "jetez votre capuchon dans la rivière et suivez-le attentivement. A l'endroit où il s'arrêtera, vous trouverez mon corps dans un tonneau".

    Le moine exécuta l'ordre et, à l'endroit où le capuchon fut porté par le courant, il découvrit le tonneau échoué sur la rive. Lorsqu'on l'ouvrit, on trouva le corps mais, dans un prodige singulier, sa tête coupée apparut de nouveau jointe au reste du corps. Seule une ligne circulaire, pareille à un fil de pourpre, ceignait le cou du martyr. Les disciples de Léopardin recueillirent pieusement son corps et le rapportèrent à l'abbaye. Ils lavèrent ses blessures de façon à effacer toute trace de sang et portèrent le cadavre dans l'église où ils le placèrent devant le maître-autel, étendu sur un cercueil couvert d'un drap de lin immaculé, les bras croisés sur la poitrine et les mains appliquées l'une contre l'autre, avec les doigts levés en l'air, comme si le mort en appelait lui-même au ciel, pour accuser ceux qui avaient séparé violemment l'âme immortelle de son enveloppe mutilée. Tout le peuple des alentours vint défiler et prier devant les restes du bon ermite, même dame Blitilde!

    Mais, au moment où elle s'agenouillait devant le cercueil, les plaies de Léopardin semblèrent se rouvrir, et il en coula quelques gouttes de sang qui vinrent tacher le drap de lin sur lequel il reposait. A cette vue, Blitilde se releva d'un seul bond et s'enfuit épouvantée hors de l'église en hurlant. Léopardin perdit ainsi la vie pour la défense de Dieu et de son église vers l'an 552 de l'incarnation du Christ. Canonisé plus tard comme saint et martyr, il est encore aujourd'hui inscrit à ce titre sur le martyrologe du diocèse de Bourges. Vers le milieu du XIème siècle, ses ossements furent relevés de terre et placés sous le maître-autel de la belle église du prieuré construit en son honneur. Le 28 février 1706, une nouvelle translation des ossements de saint Léopardin, dans une châsse plus riche, fut faite par dom Charles-Louis Conrade, abbé de Saint-Sulpice de Bourges.

    Le même jour, l'abbé céda une de ses reliques au prieur de Saint-Pourçain dom Vignolet, pour satisfaire à la dévotion des habitants de cette ville, qui croient tous que saint Léopardin était le frère de saint Pourçain et qu'il fut religieux en son monastère. Les ossements de saint Léopardin ont disparu au moment de la Terreur, soit qu'ils aient été jetés au vent, soit que des mains pieuses les aient déposés dans une cachette oubliée depuis ce temps. En 1890, dans un champ nommé le Pré de la Chapelle, à un kilomètre de Limoise, sur l'ancien chemin qui menait à Couleuvre, on a retrouvé les fondations de l'oratoire élevé à saint Léopardin sur le lieu même de son martyre.

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